Robert Badinter, grand témoin universaliste et serviteur de l’Etat de droit

 Les droits de l’homme sont confrontés à une crise majeure. L’opposition entre universalisme et différentialisme, ou communautarisme, est une des questions clés des temps présents. Nous sommes face à un choix fondamental. Et, pour moi, il faut impérativement faire le choix de l’universalisme ! On ne peut pas dire qu’il y a, d’un côté, les droits de la femme et, de l’autre, ceux des hommes, ni affirmer que Noirs et Blancs n’auraient pas les mêmes droits !

Si nous suivions cette pente, nous n’aurions plus de nation, mais des communautés antagonistes revendiquant chacune des droits spécifiques. Car c’est bien à cela que nous mènera le « différentialisme » : des droits dépendant du sexe, de la nation, de la religion, de la couleur de peau… Dès lors, nous ne pourrons plus proclamer : « Tous les hommes (c’est-à-dire, tous les êtres humains) naissent libres et égaux ». Or c’est cela le principe premier des droits de l’homme.

Certes, il existe encore des discriminations, souvent odieuses. Elles doivent impérativement être combattues. Mais n’abdiquons pas l’universalisme pour autant. Il doit rester notre principe, notre vision.

Car si chaque communauté se pense en fonction de ses différences, cette vision débouchera sur une société morcelée, éclatée. Et, plus grave, nous perdrons la notion d’égalité et de fraternité, c’est-à-dire la prise en considération de notre humanité commune, plutôt que de nos différences.

Renommer les dix petits nègres d’Agatha Christie, c’est ridicule ! Il faut considérer l’œuvre avec le regard de l’auteur, pas avec le nôtre. Cette volonté de réécrire les œuvres risque de nous mener très loin. Si on modifie Carmen, pourquoi ne pas réécrire aussi Othello, général noir qui tue son épouse, la blonde Desdémone… C’est sans fin. La liberté d’expression et la liberté de pensée sont des libertés essentielles, et voilà qu’on renouerait avec une dictature de l’esprit. Jusqu’où ira-t-on ? Va-t-on établir des listes de livres interdits, comme au temps du nazisme ?

Vouloir déboulonner les statues de Colbert, c’est aussi une absurdité. Le Code noir fut moins l’expression d’un racisme particulier à Colbert et aux juristes qui l’entouraient que d’une volonté de tout réglementer dans la monarchie absolue. À l’époque, rien ne codifiait l’esclavage qui régnait outre-mer. Ce vide juridique était insupportable aux tenants du colbertisme. J’ajoute, concernant le Code noir, que personne ne s’offusque de l’article premier de ce code qui demande aux officiers en poste outre-mer de « chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence ».

J’ai pensé qu’il faudrait une génération pour que la réforme de l’abolition de la peine de mort soit acceptée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, durant une vingtaine d’années, je me suis systématiquement refusé à reparler de la peine de mort. Je ne voulais pas rouvrir le débat. EEt il s’est passé en France ce qui s’était passé partout ailleurs – car je rappelle que nous étions le dernier pays d’Europe occidentale à conserver la peine de mort : la population a réalisé que la courbe des assassinats n’augmentait pas, même sans guillotine. Depuis l’affaire Patrick Henry en 1977, j’étais un objet d’exécration. Sauf, évidemment, chez les partisans de l’abolition. Un jour, on a même placé une bombe sur mon palier. Mais il fallait persévérer, bien sûr, rappeler que la vie est une valeur sacrée. On peut d’ailleurs retrouver le fondement de l’abolition dans la Bible. Après avoir tué son frère Abel, Caïn redoute d’être tué à son tour et l’Éternel lui dit en substance : « Je te conserve la vie. » Mais Il ne lui fait pas remise de son crime. On doit sanctionner le crime, mais respecter la vie de l’assassin. Tout est dit : le premier des droits de l’homme, c’est le droit à la vie. Les progrès sont immenses. En 1981, la France était le 35e État dans le monde à adopter l’abolition. Aujourd’hui, sur les 197 États reconnus par les Nations unies, plus d’une centaine l’a abolie en droit. L’abolition est largement majoritaire.

C’est l’un de mes grands regrets : ne pas avoir réussi à transformer la prison, faute de moyens. J’y ai beaucoup réfléchi par la suite.  Je suis arrivé à la conclusion qu’il existe, en matière carcérale, une sorte de loi d’airain : l’opinion publique ne peut pas admettre qu’un détenu ait une vie meilleure que le travailleur libre le plus défavorisé.

On trouve des prisons « humaines » dans les pays où les conditions de vie des classes populaires sont convenables. Comme en Scandinavie, par exemple. À l’inverse, les prisons sont généralement médiocres dans les sociétés inégalitaires. Les choses avancent, toutefois, sous l’impulsion de la Cour européenne des droits de l’homme, une juridiction que j’ai ouvert aux justiciables français.

Je me garderai de toute prophétie politique sur les temps à venir. Mais n’oublions pas qu’entre les deux guerres, les régimes totalitaires ont fleuri à la faveur d’une grave crise économique. Ce serait s’illusionner que de penser que la culture suffit, à elle seule, à sauver les peuples des vertiges totalitaires. Regardez le Reich allemand, qui a mis à mort pendant la guerre des millions d’êtres humains (y compris les plus innocents, les enfants, et les plus inoffensifs, les vieillards), c’était un pays ayant atteint un très haut degré d’instruction, un pays ayant un amour inégalé pour la musique et dans lequel fleurissaient les chefs-d’œuvre littéraires et les prix Nobel… La culture suffit-elle à prévenir le totalitarisme ? Non. C’est une leçon à méditer.

Toutes les justes causes méritent un combat et elles ne manquent pas. On ne peut pas dire que les inégalités sociales aient cessé, que l’équilibre et la paix du monde soient assurés, que les droits de l’homme soient respectés partout, ni qu’on en ait fini du racisme ou de l’antisémitisme.

S’agissant de l’antisémitisme d’aujourd’hui, il est évidemment sans rapport avec celui que j’ai connu adolescent pendant l’Occupation allemande. Mais je croyais impossible d’entendre à nouveau de mon vivant, dans les rues de Paris, crier « Mort aux juifs ». Je croyais que la bête immonde était morte. Visiblement non. Cela advient au moment où la mémoire devient histoire, car les témoins disparaissent…

Entretien de Robert Badinter avec le quotidien La Croix, 2020

« Il fut un moment de la conscience humaine.». Ces mots sont d’Anatole France lors des funérailles d’Émile Zola. Ils conviennent parfaitement à Robert Badinter. Du reste, dès l’annonce de son décès, la Conférence des Évêques de France lui rendait un vibrant hommage sur les réseaux sociaux «rendant grâce pour l’inlassable combat de Robert Badinter en faveur de la dignité humaine.»

L’ancien ministre de la Justice, Garde des Sceaux, avait accepté, très volontiers, d’apporter sa contribution à un Colloque, organisé par le Service National des Relations avec le Judaïsme (SNRJ) en janvier 2021, consacré à la fraternité humaine. Il nous avait paru judicieux de le solliciter afin qu’il puisse apporter son éclairage sur le rapport entre Fraternité et Justice. Robert Badinter nous avait reçu chez lui pour l’enregistrement d’une vidéo. Après avoir, dans un bref échange, resitué les objectifs de notre rencontre et préparé dans un long silence méditatif son intervention, il a débuté sa réflexion, dans un magnifique sourire, par une chaleureuse adresse à son auditoire virtuel, puis déploya sa pensée avec précision. Il nous a livré ces mots comme un point de repère essentiel : «le droit a besoin d’un supplément d’âme pour servir la fraternité».

Nombreux furent les combats de Robert Badinter. C’est ainsi que le 6 décembre 2016, à l’Unesco, il fit part de son inquiétude devant la résurgence de l’antisémitisme. «L’antisémitisme s’est à nouveau largement déployé sous la dénomination d’antisionisme. Il faut avoir la lucidité de reconnaître que sous cette dénomination qui renvoie au sionisme, ce sont bien les Juifs, et les Juifs partout, qui sont visés. Et je dirais que l’antisionisme n’est en profondeur rien d’autre que l’expression contemporaine de l’antisémitisme, c’est-à-dire de la haine des Juifs».

Père Christophe Le Sourt